Roue du Muet Tourment

Roue du Muet Tourment
- Roue du Muet Tourment
Le privilège de la peinture est la possibilité de «non définition», toute proche de l’intuition ou de l’inconscient. Les choses sont dites, mais toujours ouvertes à l’interprétation en mouvement. Un tableau se construit comme un roman. D’abord, il y a un fil conducteur qui est là au long de toute la création, mais qui passe vite du premier plan à une place de soutien, comme une note que l’on donne à un chœur pour entamer le chant. Cet accord traverse le tout en s’effaçant devant le reste, les variations de toutes sortes, certaines remplies de légèreté, d’autres de gravité ou de douleur. Une ondulation autour d’une trame. La trame, perdant son importance pour laisser la place à l’ondulation. L’union des contraires. La trame est stabilité ; l’ondulation, incertitude et aventure. Les deux ensembles sont d’une justesse parfaite et d’une pure impossibilité. Elles se complètent et se dérangent mutuellement. Souvent c’est à cette dernière le privilège d’avoir raison face au monde, d’aller vers le public, de décevoir ou de séduire. L’accord du tableau est le tourment, toujours indéfinissable, toujours en mouvement, changeant en permanence et en permanente quête de stabilité. Il passe à travers le monde sans être aperçu et en emportant les êtres et les choses. Indispensable et dangereux, silencieusement, il balaye tout sur son passage. Les choses graves se passent sous silence, sans cris, sans lamentations. Le drame n’est pas théâtral, il nous cloue dans son tourment et c’est seulement lorsqu’il se met à rouler à travers le monde et qu’il nous revient transformé, enrichi, nourri par son propre parcours, qu’il semble rempli de sens. Voilà comment un tourment, mouvement, roulement, changement, imprévisible, inconnu, devient un tableau, un accord, la stabilité, le fil conducteur, le « la ». Un peintre doit toujours tenter l’impossible. Le tourment permet peut-être mieux que n’importe quoi d’autre de s’interroger sur la frontière entre l’individuel et le collectif. Venant de l’intérieur ou de l’extérieur, le tourment nous habite ; il est là pour nous prouver notre infini éloignement de l’autre et une quête désespérée d’établir le lien.