Réflexion

Le temps constitue la plus grande énigme ; il est partie prenante d'une démarche créative. Vouloir limiter le temps, vouloir le programmer veut dire modifier le processus psychologique qui mène à l'aboutissement, troubler la rencontre entre l'invisible et la matière. Le monde avance, les sociétés changent, les artistes les accompagnent, parfois comme témoins, parfois comme acteurs. A certains moments leur place les attend, bien cadrée et délimitée par la demande, à d'autres moments ils ne sont pas sollicités et dans ce cas ils gagnent en liberté. Leurs tableaux, avec leur structure fragile, faites de particules de pigments, de tissus et de bois contiennent les vibrations de la sensibilité humaine et, en nous conviant à leur spectacle, pénètrent dans une autre temporalité que celle de leurs création. Le temps de l'artiste est celui où le sujet se possède d'une façon inaliénable, sans médiation ni procuration. Une œuvre n'est pas admirable ; elle se présente à nous comme un survivant de la confrontation entre le temps et la matière. Elle existe. L'Admiration et l'Adoration se caractérisent par un mouvement vertical, insaisissable, pur et unilatéral, ne se mouvant pas dans le même espace magique que la création, lieu de rencontre entre le temps et la matière. L'Admiration est attribut des Divinités et des Héros. Une cause noble constitue son socle, la pureté des sentiments est sa colonne vertébrale. L'Admirable ne support pas le trouble, la salissure, l'hésitation, l'imparfait ; la matière se trouve en dehors de ses frontières. Dans la pulsion créatrice, deux mouvements antagonistes se confrontent. L'un, actif et sauvage, désordonné et fiévreux, angoissant et irrespectueux, libre. L'autre, solide et stable, efficace et structuré, justifié et indéniable, forme notre héritage culturel. L'histoire ne se répète jamais, la vie n'est que mouvement, mais les parcelles d'histoire émergent à chaque instant du quotidien qui se déroule. Comment trouver un compromis? Est-ce en créant des formes indéterminées et imprévues sans aucun appui intellectuel, par pure intuition et s'étonner d'avoir décelé en elles celles qui les ont précédées? La vie peut-elle être un défi lancée à l'improbable? La quête de l'unité peut-elle prendre les allures d'un dieu ? Des styles, des écoles, des classifications, des appartenances et des signatures... Notre intelligence ne fait que cela, sa préoccupation première étant de glacer la pensée vivante dans une formule, de relier des idées et des choses entre elles pour créer de l'ordre, se donner des repères. Elle met en rang des hommes, des événements et des idées pour définir des critères et concevoir des hiérarchies. La culture, fruit d'une sélection ignorant bien souvent toutes les dimensions de l'être vivant, est découpée dans un espace incomparablement plus vaste, plus flou de contours. En tant que peintre c'est cette espace précisément qui m'intéresse. Espace sans frontières, qui se joue des styles et des modes, celles d'aujourd'hui comme celles d'antan. Seul, dans son atelier le peintre part au combat ; il croit, il aime, il détruit, il supplie et il répare, il tremble et il tue, tout en priant. Seul, en admirant, l'homme est médusé, bouche-bée, scotché, cloué au sol...Fantastique et reposante immobilité. Admirer est plus qu'aimer. Impossible exercice. Comment éteindre le feu intérieur ?