Entretiens avec Marcel Salome

Ces textes seront également publiés dans la nouvelle édition de l'album Dreamscape qui paraîtra fin juin 2013.

Quelle est votre motivation principale, ce qui vous guide le plus, en tant qu'artiste ?

La réponse à cette question ne peut qu'être complexe, tant de parcelles de vie elle englobe et tant de zones obscures elle touche. Une motivation exige des explications ou des justifications, alors que précisément il m'est impossible d'expliquer ou de justifier ma vie de peintre, encore moins de sélectionner une seule raison de mon action.
Une motivation est guidée par la nécessité d'atteindre un but, et donc d'accompagner une exigence d'aller vers l'avant sans perdre de vue ce qui est à l'origine de l'action. Ma démarche créative n'est que mouvement. Le but est imprécis, l'envie d'arriver existe au commencement, une idée est présente, mais le temps abolit cette construction initiale ; elle tombe vite dans l'oubli et la seule force qui reste est une attraction vers le dépassement.
Il y a sans doute une origine, quelque chose qui peut étayer ma position, rationaliser cette dynamique qui ressemble à un flux passant de l'avant vers l'infini. J'ouvre donc trois pistes :
La première est donc celle de l'enfance. Souvenir de l'attention que mes parents peintres-restaurateurs portaient à tous les objets d'art, souvent de grand valeur, qui passaient par leurs atelier et notre lieu de vie. Attention, soins et importance d'une particulière intensité qu'habituellement on n'accorde qu'aux objets sacrés. Cette attitude déterminait la matière comme une chose sensible. La preuve que le souffle d'un créateur est là des siècles après.
Ce souvenir ouvre une deuxième piste : la notion de l'immortalité comme solution à l'extermination des masses que la proximité temporelle rendait très présent dans le climat général de mon enfance. L'idée de sauver le monde accompagnait ma formation et la création d'un univers était un bon remède. En sauvant le autres, avant tout, je me sauvais moi-même et j'orientais les interrogations sur ma personne.
Donc voici une troisième piste : la nécessité de mon individuation. Une très longue période pendant laquelle toute influence extérieure m'était insupportable, y compris le regard des autres qui me semblait être inquisiteur, impudique, intrusif. Le sens secret que j'accordais à chaque étape de mon travail, les recherches techniques interminables et complexes qui me semblaient être de première importance, malgré le fait qu'elle s'évanouissaient une fois confrontées aux réalités du quotidien.
Et puis après tout, je dois avouer que tout simplement j'aime la peinture, j'aime toutes les sensations qu'elle procure, j'aime toutes les difficultés qu'elle me fais surmonter. Je l'aime aussi parce que je la sens fragile et en danger, parce qu'on ne l'approche qu'humblement, qu'on ne la domine jamais et qu'elle ne se laisse jamais apprivoiser. Elle est aussi promesse d'émancipation de la condition d'une créature humaine piégée entre les divers maux existentiels. Rêve de liberté... L'aveu permanent de ma petitesse.

Quels maîtres anciens, ou artistes d'une période plus récente vous ont inspiré le plus et pourquoi ?

Selon les étapes de ma vie d'artiste, ma relation avec le bagage culturel que les anciens ont légué était pleine de rebondissements ; tous les sentiments humains ont eu leur place, des plus enthousiastes, enflammés, aux plus venimeux, rancuniers et violents. Comme tout révolutionnaire qui se respecte j'estimais que l'histoire ne commençait qu'avec moi. Le culturel n'est pas création, de même que la technique n'est pas art. Cependant les liens évidents existent et nier leurs apports serait une aberration. Ma réconciliation avec le passé s'est produit à travers les tableaux et non à travers les artistes : selon mes convictions ils doivent toujours rester dans l'ombre. La matière sensible parle et je lui accorde beaucoup de pouvoirs magiques, des émanations qu'on ne peut pas mettre en mots. Un signe s'est produit devant "La Descente du Croix" de Van der Weyden, ensuite ce fut "Le Christ couché" de Holbein le Jeune, et Napoleon 1er d'Ingres, puis une étrange attirance vers une salle du Louvre ou "Jésus chassant les marchands du Temple" de Jordaens m'a ébloui par sa force et une technique magistrale.
Une rencontre, en abolissant la loi du temps, est possible. La répétition n'existe qu'en tant qu'abstraction, tout est changement perpétuel. Pourquoi ne pas percevoir un tableau comme une soudure entre le passé et le présent ?